VOYSIN DE LA NOIRAYE Daniel François

Catégorie: Portraits
Année : 1715

 

*P.1232

Âge du modèle : 61 ans

Huile sur toile
H. 213 ; L. 152 cm
Localisation actuelle inconnue

Historique :

Paiement inscrit aux livres de comptes en 1715 pour 4000 livres (ms. 624, f° 37 : « M[onsieu]r le chancelier Voisin ») ; ibid., (« M[onsieu]r Voisin, Panetier de France »).

Bibliographie :

Rigaud, 1716, p. 121-122 (« habillé avec ses habits de cérémonie. Il est assis sur un fauteuil vis-à-vis le coffre des sceaux du roi ») ; Roman, 1919, p. 175 ; Guiffrey, 1883-1885, IV (1884), p. 60 ; Perreau, 2013, cat. *P.1232 ; James-Sarazin, 2016, II, cat. *P.1297, p. 432.

Copies et travaux :

  • 1715 : « Une [copie] de M[onsieu]r le Chancelier » pour 100 livres (ms. 624 f°37 v°).
  • 1715 : La Penaye reçoit 48 livres pour « deux bustes de M[onsieu]r le Chancelier » (ms. 625, f° 31).

Descriptif :

C’est entre 1714 et 1715 que Hyacinthe Rigaud peignit un grand portrait de Daniel-François Voysin de La Noiraye (1654-1717), Seigneur de Mesnil-Voysin. Créature de Madame de Maintenon à laquelle il dut son élévation comme secrétaire d’État à la guerre après l’éviction de Chamillart en 1709 ; Voysin avait débuté sa carrière dans la magistrature. Conseiller au Parlement (1674), maître des requêtes (1683), conseiller d’État de senestre (1694), il s’était fait remarquer comme intendant du Hainaut dès 1688. Cette place lui avait valu, de la part du caustique Saint Simon, un portrait peu flatteur sur ses compétences, mais qui rejoignait pourtant dans la peinture du caractère, une réputation d’homme dur et implacable, également relayée par d’autres chroniqueurs :

« Devenu maître des requêtes sans avoir eu le temps d'apprendre dans les tribunaux, et de là passé promptement à l’intendance, il demeura parfaitement ignorant. D’ailleurs sec, dur, sans politesse ni savoir-vivre, et pleinement gâté comme le sont presque tous les intendants, surtout de ces grandes intendances, il n’en eut pas même le savoir-vivre, mais tout l’orgueil, la hauteur et l’insolence. Jamais homme ne fut si intendant que celui-là, et ne le demeura si parfaitement toute sa vie, depuis les pieds jusqu’à la tête, avec l’autorité toute crue pour tout faire et pour répondre à tout. C’était sa loi et ses prophètes ; c’était son code, sa coutume, son droit ; en un mot, c’était son principe et tout pour lui. Aussi excella-t-il dans toutes les parties d’un intendant, et grand, facile et appliqué travailleur, d’un grand détail et voyant et faisant tout par lui-même ; d’ailleurs farouche et sans aucune société, non pas même devenu conseiller d’État et après ministre ; incapable jusque de faire les honneurs de chez lui. Le courtisan, le seigneur, l’officier général et particulier, accoutumés à l’accès facile et à l’affabilité de Chamillart, à sa patience à écouter, à ses manières douces, mesurées, honnêtes, proportionnées de répondre, même à des importuns et à des demandes et à des plaintes sans fondement, et au style semblable de ses lettres, se trouvèrent bien étonnés de trouver en Voysin tout le contre-pied : un homme à peine visible et fâché d’être vu, refrogné, éconduiseur, qui coupait la parole, qui répondait sec et ferme en deux mots, qui tournait le dos à la réplique, ou fermait la bouche aux gens par quelque chose de sec, de décisif et d’impérieux, et dont les lettres dépourvues de toute politesse n’étaient que la réponse laconique, pleine d’autorité, ou l’énoncé court de ce qu’il ordonnait en maître ; et toujours à tout : le roi le veut ainsi. »[1]

Au delà du parti pris adopté par Saint Simon, et si les traits de Voysin fixés par Rigaud ne nous sont pas connus, ils apparaissent, au travers du récit de Saint Simon, proches de ceux que Pierre Mignard fixa avant 1695 (gravés par Nicolas Pitau), eux mêmes fidèles au portrait, plus jeune, peint par Philippe de Champaigne (gravé par Nicolas Regnesson). C’est à l’âge de 61 ans, que Voysin passa devant le pinceau du Catalan. L’œuvre, Localisation actuelle inconnue aujourd’hui et qui ne fut pas gravée, témoigna de la volonté du modèle de commémorer plutôt sa nomination comme chancelier de France et de garde des sceaux, en remplacement de Pontchartrain mis en disgrâce, que son entrée au Conseil de Régence (1715). En effet, dans la biographie que Rigaud dicta à son ami Hendrick Van Hulst, et qu’il destinait au Grand duc Comes III de Médicis, on lit : «  En cette même année 1714, M. Voisin, chancelier de France, à l’imitation de tant de seigneurs, a voulu être peint par lui [Rigaud], habillé avec ses habits de cérémonie. Il est assis sur un fauteuil vis-à-vis le coffre des sceaux du roi. Le tableau a sept pieds de hauteur sur cinq de large. »[2] Voysin était donc un homme de suffisamment d’importance pour que le peintre prennent la peine de mentionner son image parmi les chefs-d’œuvre sortis de son pinceau, et donc capables de le glorifier auprès du duc Florentin. Malgré l’absence d’iconographie nous permettant d’identifier le tableau, l’indication de Rigaud lui-même nous donne de précieux renseignements sur la composition de grande envergure (environ H. 213 ; L. 152 cm), dont l’élaboration fut probablement longue et dont le paiement final de 4000 livres fut inscrit en douzième position aux livres de comptes de l’artiste en 1715. La somme, considérable, était justifiée par l’originalité de la pose, hypothèse corroborée par l’absence de mention d’ « habillement répété » qu’aurait impliqué l’imitation d’une attitude déjà utilisée avant lui. D’ailleurs, la somme exigée par l’artiste à son modèle rejoint celle réglée par le futur roi Auguste III de Pologne, peint la même année alors qu’il passait à Paris à l’occasion de son Grand Tour. Seule la première effigie de Louis XV, par son prix de 8000 livres, sembla alors rivaliser au même moment avec les deux précédentes. Très vite, en 1715, l’entourage du chancelier souhaita une copie relativement modeste (100 livres), sans doute l’un des deux bustes réalisés par Charles Sevin de La Penaye, dernier aide d’atelier de Rigaud qui reçu 48 livres de son maître pour ce travail. La mort subite du modèle, en février 1717, terrassé par une crise d’apoplexie alors qu’il se trouvait à la table de ambassadeur Barberie de Saint-Contest, mit un terme à la démultiplication de l’image du chancelier ministre. Grâce à la levée des scellés apposés après la mort de Rigaud[3], attestés par les folios 29 et 30 de l’inventaire après décès de l’artiste, que l’on sait pourtant que l’œuvre était revenue chez le peintre.

Lors de la 15e vacation de la levée des scellés, le 28 mars 1744, le procureur de la fille du chancelier, Marie Voisin, veuve de messire Louis-Thomas Dubois Olivier de Fiennes, chevalier, marquis de Leuville, lieutenant général des armées du roi s’était présenté au commissaire Daminois chargé du contrôle des biens[4]. Marie Voisin réclamait la restitution du portrait de son père « de sept pieds de haut sur cinq de large, sans bordure », qu’elle avait remis à l’artiste peu de temps avant sa mort, « aux fins d’en faire faire par led. S. Rigaud une coppie pour M. Trudaine, Conseiller d’Etat, lequel portrait est resté en la possession dud. S. Rigaud jusqu’à sa mort ».

« Du Samedy vingt huit dud mois de mars aud an mil sept cent quarante quatre deux heures de relevée à la requeste et présence desd parties ed noms et qualitez, les notaires à Paris soussignés ont continué le présent inventaire ainsy qu’il suit, En procédant est comparu Michel françois Dupuy Bourgeois de Paris y demeurant rue du prés Bourbon paroisse Saint Sulpice au nom et commissaire procureur de Dame marie Voisin veuve de massire Louis Thomas Dubois de fienes ollivier Chevalier marquis de leuville lieutenant général des armées du Roy, lad dame fille de feu monseigneur le Chancelier voisin, ; Led sieur Dupuy fondé de la procuration générale pour toutes ses affaires, passée devant Renard en l’étude, notaire soussigné qui et a la minutte et son confrère le douze juin mil sept cent quarante trois lequel aud nom reconnoit qu’en conséquence des réclamations requisitions et consentement portés par les procés verbaux dud sieur commissaire en la présente vacation lesd parties ont présentement remis comme appartenant à lad Dame marquise de Leuville le portrait dud feu seigneur Chancelier voisin son père fait par led feu sieur Rigaud de sept pied de haut sur cinq de large sans bordure, requisitions et consentement portés par les procés verbaux dud sieur commissaire en la présente vacation lesd parties ont présentement remis comme appartenant à lad Dame marquise de Leuville le portrait dud feu seigneur Chancelier voisin son père fait par led feu sieur Rigaud de sept pied de haut sur cinq de large sans bordure, lequel portrait étoit resté en la possession dud sieur Rigaud jusqu’à sa mort et s’est trouvé sous les scellés mis après son décès duquel portrait led sieur Dupuy aud nom quitte et décharge la succession dud sieur Rigaud et prouvé aud nom même en son nom et en faitre tenir quitte envers tous et ont signé cette comparution ».

Le commanditaire de la copie était vraisemblablement son cousin, Daniel-Charles Trudaine (1703-1769), intendant d’Auvergne depuis 1730. Les différentes descriptions données par Rigaud et par les sources écrites, corroborent la probable représentation de Voysin, assis dans un fauteuil, près d’une table sur laquelle on devait voir le coffre contenant les sceaux des ordres du roi. Ses deux successeurs, Henri François d’Aguesseau (1668-1751), bientôt disgracié et remplacé par Joseph Jean-Baptiste Fleuriau d’Armenonville (1661-1728), optèrent également pour une posture similaire dans leurs effigies, au sein desquelles ils sont revêtus de l’habit de garde des sceaux, bicolore. Si pour d’Aguesseau c’est à Tournières que l’on doit le prototype, le portrait de Fleuriau d’Armenonville, peint en 1709, n’est connu que par une copie de piètre qualité d’après Rigaud (huile sur toile, H. 144 ; L. 140 cm. Versailles, musée national du château. MV4403). Le portrait de Voysin, postérieur, ne devait donc pas en être une copie littérale.

Très vite, les historiens ont cherché à faire correspondre au portrait de Voysin certains tableaux jusqu’ici anonymes. C’est le cas d’une grande toile passée en vente à Drouot chez Tajan le 25 juin 2003 (lot 51 ; anciennement dans la collection Casanova au château de Courson[5]), que Dominique Brême proposa également, et de manière alternative, comme possible effigie de Chrétien II de Lamoignon, marquis de Basville (1676-1729), peint en 1713 par Rigaud contre 700 livres. Le modèle, figuré dans un habit de cour rouge de garde des sceaux des ordres du roi, était pourtant très éloigné de l’iconographie des Lamoignon et, la facture générale du tableau, plaidait pour une main étrangère à l’art de Rigaud. Tout au plus, devait on y voir un de ces pastiches usant du vocabulaire de Rigaud, en un ensemble hétérogène visant à confondre le spectateur et à se substituer à la somme astronomique qu’une telle composition aurait couté s’il était sorti du pinceau du Catalan… Ni Voysin, ni Lamoignon, le grand portrait de l’ancienne collection Courson correspond plus vraisemblablement à notre sens à une représentation des traits de René Charles de Maupeou (1688-1775) qui partagea avec son fils la charge de garde des sceaux, et, surtout, les mêmes attributs faciaux : gros sourcils tombants, petite bouche, nez long. Maupeou, bien qu’écarté du poste de chancelier par Louis XV au profit de Lamoignon de Blancmesnil, sera nommé en 1763 vice-chancelier et garde des sceaux (ce qui date à peu près une copie que nous connaissions au château du Haut-Rocher à Chenillé). Là encore, sauf preuve irréfutable[6], il semble que Rigaud n’ait jamais peint Maupeou, ce que corrobore d’ailleurs l’aspect chargé de la couche picturale des drapés étrangère à la manière du Catalan. L’artiste anonyme, a, par contre, totalement assimilé ici le vocabulaire de Hyacinthe Rigaud, se substituant une nouvelle fois au maître dont l’art était devenu suffisamment réputé pour qu’il soit imité et copié de manière élégante et qualitative.

 


[1] Saint Simon, Mémoires, Tome 5, chapitre XV, 1709.

[2] Hyacinthe Rigaud, « Abrégé de la vie de Hyacinthe Rigaud, Ecuyer, citoyen noble de la ville de Perpignan, peintre du roi, professeur de son Académie de peinture et de sculpture à Paris, - 1716 », dans Mémoires Inédits…, II, 1854, p. 121-122.

[3] Guiffrey, 1884, p. 60.

[4] Voysin avait épousé en 1683 Charlotte Trudaine (1664-1714), fille d’un maître des comptes, sœur du prévôt des marchands Charles Trudaine (1660-1721), et avec qui il aura quatre filles qui firent des mariages prestigieux..

[5] Le tableau a été présenté à Paris en 2003, lors de l’exposition La Place Vendôme art pouvoir et fortune (p. 172). James-Sarazin (2016, II, p. 463, cat. *P.1356), maintien ce tableau dans le corpus de l'artiste, refusant d'y voir, comme nous, une composition pastiche beaucoup plus tardive mais ne parvenant pas toutefois à fixer une identité.

[6] Aucun écrit ou source directe ne fait mention d’un portrait de Maupeou par Rigaud.

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Autoportrait de Hyacinthe Rigaud. Coll. musée d’art Hyacinthe Rigaud / Ville de Perpignan © Pascale Marchesan / Service photo ville de Perpignan