PITEL DE FLEURY Anne Louise

Catégorie: Portraits
Année : 1715

 

PC.1238

Âge du modèle : 21 ans

Huile sur toile
H. 83 ; L. 65,5 cm
Suisse, Collection particulière

Sign. v° : « fait par hyacinthe Rigaud 1715 ».

Historique :

Paiement inscrit aux livres de comptes en 1715 pour 300 livres (ms. 624, f° 37 : « Mad[am]e la marquise d’Avaugour fille naturelle de Monseigneur. [rajout :] Hab[illement] Répété ») ; vente Paris, hôtel Drouot, 10 juin 1992, lot 64 ; Suisse, coll. part.

Bibliographie :

Roman, 1919, p. 177, 184 ; Amiel, 1981, p. 452 ; Perreau, 2013, cat. PC.1238, p. 247 ; James-Sarazin, 2016, II, cat. P.1303.

Œuvres en rapport :

  • 1. Huile sur toile. H. 81 ; L. 64,5 cm. Cachet de cire rouge au dos du châssis. Paris, collection privée (D'une ancienne famille de Mayenne ; Mortagne-au-Perche, galerie Maison Mérouvel Antiquités [« Portrait d'apparat d'une Dame de qualité, fin XVII ème », d'où il est acquis par l'actuel propriétaire).

Copies et travaux : 

  • 1717 : La Penaye reçoit 12 livres pour avoir « habillé le buste de mad[am]e Davaucourt » (ms. 625, f° 32 v°).

Anne-Louise Pitel, dite « Mademoiselle de Fleury » (v.1694-1716), était la fille naturelle du Grand Dauphin et de la comédienne Françoise Pitel de Longchamp dite Fanchon (1662-1721), épouse légitime du comédien Jean-Baptiste Siret (1656-1693) dit Raisin le cadet et surnommé « le petit Molière ».

Avec son frère Jacques Raisin, Jean-Baptiste se distingua dans la troupe du Dauphin et remporta un grand succès sur scène à tel point qu'il parut de plus en plus excellent dans tous les genres comiques. Parfaict lui consacre une longue biographie dans son Histoire du théâtre qui ne tarit par d'éloges sur le comédien : « Personne n'a jouée [sic] avec une si grande persection les rôles à Manteau, ceux des Valets brillans, des Petits-Maîtres, des Yvrognes, &c. & enfin généralement tous les caracteres qu'il a remplis. Sa figure étoit dès plus aimable ; il étoit d'une taille médiocre, mais bien prise, beau, & jouant du visage avec un art admirable [...]. Raisin estimé personnellement à la Cour & à la Ville, & admiré généralement de tout le monde, pour son talent, supérieur de Comédien, étoit dans sa plus brillante carriere, lorsqu'après un grand soupé oû il avoit mangé beaucoup de cerneaux, il s'avisa de se baigner. Ce bain pris si mal à propos lui causa une si prompte & funeste indigestion, qu'il en perdit la vie en peu de temps. Il mourut à deux heures du matin, le Samedi 5. Septembre 1693, âgé de 37 à 38 ans. De son mariage avec Mademoiselle Pitel de Longchamp, il laissa deux garçons & deux filles, &c (1). »

Quant à la mère de notre modèle, Françoise Pitel de Longchamp, Parfaict la décrit comme belle et bien faite et pleine de grâces naturelles avec des yeux charmants et ajoute qu'elle avait la bouche un peu grande « mais ce défaut étoit réparé par la blancheur de ses dents qui étoient parfaites en tout points » (2). Mais ce n'étaient pas là les moindres de ses qualités car la comédienne reçut comme son époux les plus grands applaudissements à la scène. Fille de Pitel de Lonchamp, acteur de province, elle débuta très tôt, dès l'âge de 15 ans, et brilla beaucoup en Angleterre où était passé son père. Revenue en France, elle épousa Raisin le cadet et s'établit à Paris en 1679 au Théâtre de l'hotel de Bourgogne. « Elle eu l'emploi des secondes princesses dans le tragique et celui des premières amoureuses dans le comique, et dans ces deux genres elle se distingua beaucoup » nous avoura Parfaict qui ajoute : « Après la mort de son mari [en 1693], Mademoiselle Raisin devint encore plus célèbre par une auguste protection que ses charmes lui acquirent ». La comédienne eut en effet une galanterie avec Monseigneur le Grand Dauphin, fils de Louis XIV dont le fruit sera notre modèle, Anne-Louise, née vers 1694. En 1701, le roi la dota alors de 50000 écus comptant et d'une pension viagère de 10000 livres par an à condition qu'elle quita le théâtre et se retira. À la mort de Monseigneur, sa pension lui fut supprimée et il fallut attendre 1716 pour que le Régent lui fasse rendre 2000 livres. Elle mourut en 1721 des suites d'un accident de carrosse alors qu'elle était retirée dans sa terre de Falaise.

Dans une lettre à la duchesse de Hanovre, datée du 18 janvier 1697 (3), la princesse Palatine témoignait de l'idylle qui avait uni le fils de Louis XIV et la mère de notre modèle : « M. le Dauphin ne se mêle de rien au monde ; il passe sa vie chez la princesse de Conti, dont il se moque ; mais dont il est gouverné tout autant que son père l'est par la Maitenon. Il est amoureux d'une comédienne qu'il fait venir à Meudon ; il passe ses nuits avec elle ; le jour il fait exécuter des travaux dans le jardin et regarde travailler les ouvriers [...]. il ne dîne pas ; il ne fait que déjeuner, puis à quatre heures il mange avec tous les gentilhommes qu'il a auprès de lui. Il reste deux heures à table et s'enivre. C'est ainsi qu'il passe sa vie. »

Demi-sœur de Charlotte de Fleury, peinte par Rigaud en 1719, Anne-Louise fut destinée à la mort de son géniteur, en 1711, à l'état de religieuse et fut élevée chez les filles de Sainte-Marie de Chaillot (4). La duchesse de Bourgogne, apprenant que cette vocation était forcée, s’y opposa, lui donna une dot, et la maria le 15 juin 1715 au Pin, près de l'abbaye de Chelles, à Antoine-Erard de Bellouan (1671-18 décembre 1755), baron d'Avaugour, seigneur du Bois et de La Mothe-de-Thouaré, sous-lieutenant des Gendarmes du Dauphin, brigadier de cavalerie en 1717 (5).

On inscrivit donc sur les registres de la paroisse :

« Le quatorze de juin 1715 a este fait les solennités et mariage de haut et puissantseigneur messire Anne Erard marquis d'Avaugourt, mestre de camp des armées du Roy agé de trente deux ans de la paroisse de St Vincent de la ville de Nantes, avec noble demoiselle, Dlle Marie Anne de Bonbour de Fleury âgée de dix neuf ans demeurant dans le monastère des soeurs chanoinesse de l'abbaye Royalle paroisse de Chaillot faubourg de la conference, procédante sous L'authorité de Mre Jean Baptiste de Caumon, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, maître des Requêtes ordinaire de son hostile, demeurant au petit hôtel de Conty, paroisse Saint André des arts, nommé son tuteur à l'effet du présent mariage par sentence de Mr le Lieutenant civil de Paris en datte du trois du présent mois dont copie collationnée, un ban publié dans l'Eglise de Saint Vincent de Nantes, pour ledit seigneur époux ; sans aucune opposition, dispense de la publication des deux autres, accordée par Mgr l'Evesque de Nantes en datte du 29e de may dernier, insinuée et contrôlée le même jour au dit Nantes, un ban publié pareillement sans opposition pour ladite demoiselle épouse dans l’église de St Pierre de Chaillot, et dans celle de Saint André des arts assise du domicile dudit tuteur, dispense des deux autres bans accordé par S. E. Mgr le cardinal de Noailles, archevesque de Paris, le dix du courant, insinué et controllée le même jour, les fiancailles faites aupraravant ledit mariage célébré dans la chapelle du château du Pin, avec la permission expresse et une délégation spécialle de sadite emminence pour mgr Illustrissime et Reverendissime René Françoise de Beauvaeau, archevesque de Toulouse et en présence de Messire Charles Augustin d’Avaugour, prestre, vicaire général du diocèse de Nantes frère dudit seigneur époux, de haut et puissant seigneur Messire Charles François de Baume Le Blanc, marquis de La Vallière, mestre de camp, capitaine de cavalerie, Lieutenant général des armées du roy et son gouverneur dans la province de Bourbonnois, son cousin, de Messire Pierre Augustin Aubert, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, grand maistre des eaux et forest de France au département de Caen, porteur de la procuration de Mondit seigneur de Caumont, passée par devant Me Durand et son confrère, notaires au Chatelet de Paris, le cinquième du présent mois, de M. Gérard Michel de La Jonchère, conseiller du Roy, trésorier général de l’extraordinaire des guerres, seigneur de Vaucresson et de plusieurs autres amys communs qui nous ont certifié le domicile des dites parties. » (6).

Saint Simon attestait en son temps dans ses mémoires que « la bâtarde, non reconnue, de Monseigneur et de la comédienne Raisin, que Mme la princesse de Conti avait mariée depuis sa mort à M. d'Avaugour, qui était de Touraine et non des bâtards de Bretagne, mourut aussi sans enfants [sic] (7). » Le roi signa le contrat mais en particulier (Mémoires de Duclos). Le marquis de Dangeau fut de la confidence. Dans une lettre datée du 26 mai 1715 à Marly il témoigne : « Madame la princesse de Conti, qui conserve un grand attachement pour la mémoire de monseigneur le Dauphin, fils du Roi, songe à marier une fille qu'il a eue de la Raisin, fameuse comédienne ; on appelle cette fille mademoiselle de Fleury. Monseigneur n'avoit pas voulu la reconnoître publiquement. Madame la princesse de Conti, par des arrangements particuliers, lui a fait avoir deux cent mille livres. La noce se fera à la campagne ; madame la princesse de Conti en fera tous les frais. Le Roi en a signé les articles , mais en secret, et et peu de gens le savent » (8).

À la mort du Grand Dauphin, et dans une missive datée du 9 mai 1711, la princesse palatine avouait une fois de plus que le Dauphin avait « de la comédienne une bâtarde qu’il n’a pas reconnue. C’est maintenant une fille de dix-sept ou dix-huit ans, belle comme un ange de corps et de visage ; elle est désespérée. Elle se fait appeler Mlle de Fleury, parce qu’il y a dans le parc de Meudon un village qui porte ce nom. Dieu sait ce qu’elle deviendra ! ».

Comme l'indique le marquis de Dangeau dans son Journal, la jeune femme mourut très rapidement alors qu'elle attendait un enfant (9) : « Madame d'Avaucourt, fille de la Raisin, et qu'on soupçonnoit fille d'un très-grand seigneur qui ne l'avoit pas reconnue, étoit partie de Bretagne par la peur de la petite vérole, que beaucoup de gens avoient dans son voisinage, est tombée malade auprès de Tours, et de la petite vérole ; elle y est morte. Elle étoit grosse de sept à huit mois ; on l'a ouverte aussitôt après sa mort, et son enfant a eu baptême. » 

La jeune femme « tombée malade en l'hotellerie de l'Ecu » de Langeais, fut inhumée dans l'église Saint-Jean-Baptiste de cette ville, le 29 août 1716 (10). Cette tragique fin fut en son temps relatée par journal édité au Luxembourg en 1716 (11) : « Le 4 du même mois [d'Octobre] Monsieur le Comte d'Avaugour d'une Famille Illustre de la Province d'Anjou, alliée à la Maison de la Beaume-le-Blanc de la Vallière, perdit aussi son épouse, qui mourut peu de tems après avoir accouché d'un enfant qui eut baptême, & par conséquent le Pere hérita de la dotte de son épouse, à laquelle le Roi Loüis XIV donna deux cens mille livres en signant le Contract vers le commencement de l'année 1715. Cette Dame se nommoit Marie de Bonbour, connuë auparavant sous celui de Mademoiselle de Fleury, pendant qu'elle étoit au Monastère de la Visitation de Sainte Marie de Chailiot, où elle fut élevée par ordre de feu Monseigneur le Dauphin, fils du Roi Loüis le Grand. »

Stylistiquement, ce délicat portrait est à rapprocher du portrait en buste d'une inconnue, peinte dans les années 1700-1701 comme en témoigne la coiffure « à la fontange », repris pour d'autres modèles. L'agencement du corsage, celui des dentelles et la reprise de la broche sertie de perles s'y retrouve à l'identique. Le positionnement devant un entablement de pierre n'est pas non plus sans rappeler le même élément présent dans le portrait de Marguerite-Henriette de Labriffe, peint en 1712, ou de celui d'un autre portrait de femme composé dans les mêmes années 1715.

Le modèle y est présenté sans les mains, devant un rebord de pierre sur lequel vient se déposer le grand drapé entourant les épaules de la jeune femme. L’agencement similaire des fleurs d’oranger dans la coiffure tend à prouver que ce personnage anonyme fit réaliser ce portrait pour commémorer une union récente ou toute proche. Apportant quelques variantes à ces précédents modèles, Rigaud représente son modèle face au spectateur, la tête légèrement inclinée. Le beau manteau bleu roi fait aisément ressortir les carnations que rehausse l’œillet rouge glissé dans le creux du corsage. Le brocart de la robe, tout à fait spectaculaire, renvoie également à plusieurs autres effigies, tard dans le siècle à l'instar du portrait de femme inconnue conservé au Fuji art museum de Tokyo.

 mise à jour : 27/10/2017 


(1) François Parfaict, Histoire du Theatre Francois, depuis son origine jusqu'a present, 1748, vol. 13, p. 304-320.

(2) Ibid., vol. 14, p. 536-538.

(3) Olivier Amiel, Lettres de la pricnesse Palatine, Mercure de france, 1991, p. 104.

(4) Nicolas Moralès, l'Artiste de cour dans l'Espagne du XVIIIe siècle, 2007, p. 139

(5) Il était le fils de Louis et de Célestine Bruneau de La Rabastelière. Il fit trois autres mariages dont le dernier, avec Marie Angélique Hyacinthe Ralet de Chalet qui lui survécut. La famille de Bellouan, aujourd'hui éteinte dans les mâles, appartenait à l'ancienne noblesse chevaleresque de Bretagne. Elle a eu pour berceau la terre seigneuriale de son nom, dans la paroisse de Ménéac, au diocèse de Saint-Malo, et la conserva jusqu'au milieu du XVIIe siècle. Voir son inventaire après décès réalisé le 19 janvier 1756 par maître Charles François Dupré, notaire au Châtelet de Paris, AN/ET/LXVIII/456). Une erreur du correcteur de notre catalogue de 2013 avait conservé l'ancienne identification de Joseph Roman qui identifiait le baron avec François Armand de Bretagne d'Avaugour (1682-1734) qui, lui, n'était pas de Tourraine mais baron de Goëlo en Bretagne, et que nous avions pourtant rejetée.

(6) Journal du marquis de Dangeau, ed. 1838, vol. 16, p. 438.

(7) Saint Simon, Mémoires, ed. 1857, p. 20.

(8) Abrégé des mémoires ou Journal du marquis de Dangeau, extrait du manuscrit original contenant beaucoup de particularités et d'anecdotes sur Louis XIV, sa cour, etc., t. III, 1707-1716, Paris, 1817, p. 346.

(9) Archives départementales de Seine-et-Marne, 5MI1809.

(10) mise à jour 21/01/2018. Archives départementales d'Indre-et-Loir, Langeais, 6NUM7/123/016, f°10 r° et v° : « Le vingt neuf aoust 1716 a esté inhumé dans l'esglise de ce lieu, le corps de Dame Marie Anne de Bonbours de Fleury, épouse de haut et puissant seigneur Anne Errard marquis d'Avaugourt, agée [de] vingt et un an, laditte dame lors malade à lhostellerie de Lecu en cette ville ou ele est décédée après avoir reçu tous les sacemens de Leglise ». Nous remercions Emmanuel Roussard, professeur d'histoire-géographie au lycée de Grandmont de Tours d'avoir eu la gentillesse de nous communiquer cette précieuse information.

(11) La Clef du cabinet des princes de l'Europe ou Journal historique sur les matières du tems contenant auss quelques Nouvelles de Littératures et autres remarques curieuses, juillet 1716, tome 25, p. 292.

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Autoportrait de Hyacinthe Rigaud. Coll. musée d’art Hyacinthe Rigaud / Ville de Perpignan © Pascale Marchesan / Service photo ville de Perpignan