ANONYME

Catégorie: Portraits
Année : 1690

 

Psupp. 8

Huile sur toile
H. 56 ; L. 46 cm
Collection particulière

Historique : 

Peint vers 1690 ; vente Londres, Bonhams, 5 décembre 2012, lot. 33 [comme Alexis Grimou] ; vente Christie's Londres, 29 avril 2014, lot. 122.

Bibliographie : 

Perreau, Un Rigaud inédit « à la Van Dyck » chez Christie's Londres..., [en ligne], Hyacinthe-rigaud.over-blog.com, 25 mars 2014, http://hyacinthe-rigaud.over-blog.com/article-un-rigaud-inedit-a-la-van-dyck-chez-christie-s-londres-123099328.html#comments ; James-Sarazin, 2016, II, cat. P.12 bis, p. 24 [« jeune officier supérieur inconnu », v. 1680. Sansmention de la vente Bonhams et sans citation de notre notice du catalogue de la vente Christie's].

Durant les soixante deux années que dura sa carrière, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), s’attacha dans ses portraits à rendre les visages de ses modèles les plus proches de la nature. En cela, il ne se démarquait pas de certains de ses aînés, tels Rembrandt, mais il rompit avec une certaine idéalisation que l’on voyait depuis plusieurs décennies dans le portrait français. Avec François de Troy et Largillierre, on avait quoiqu’on en dise quelque peu perdu la fraîcheur d’un Lefebvre, la perfection d’un Champaigne au profit de visages figés et empourprés. Rigaud revint à davantage de réalisme en s’inspirant de l’école du Nord. Ainsi, le célèbre mémoraliste Saint Simon, si avare parfois de compliments, n’hésita pas dans ses mémoires à avouer que « Rigault était alors le premier peintre de l’Europe pour la ressemblance des hommes et pour une peinture forte et durable ». Une telle maxime trouve aujourd’hui sa raison d’être notre portrait en buste de jeune militaire, peint sans artifice ni décorum, et presque surpris dans une sorte d’intimité et que nous avait soumis Alexis Ashot dès le mois de mars 20141.

Le modèle est présenté tourné vers la gauche, le visage légèrement tourné vers le spectateur suivant ainsi les préceptes des peintres de l’école du Nord qui préconisait d’éviter soigneusement « que la tête ne soit tournée du côté où le corps s’incline ou se penche, au risque que l’ouvrage ne traduise notre incapacité »2. Rigaud rend ainsi un hommage appuyé à son maître spirituel, Anton Van Dyck, dont les portraits réapparaissent en filigrane de ceux du peintre Catalan. On ne peut s’empêcher de retrouver ici toute la spiritualité de l’autoportrait du hollandais, daté des environs de 1630 (Suisse, collection privée) et largement popularisé par l’estampe. Les clair-obscur sont maîtrisés, le port de tête est spirituel en un léger mouvement naturel vers l’arrière. Quant aux cheveux, traités « au naturel » avec une légèreté dans le brossage de la matière, ils prouvent la maîtrise d’un l’artiste alors extrêmement courtisé.

Nous sommes vraisemblablement dans les années 1690, à une époque où se pressent dans l’atelier parisien toute une cohorte de jeunes militaires ayant servi dans les guerres de Hollande, sous les ordres des ducs de Luxembourg et de Villeroy. L’éclat bleuté de l’armure en fait foi et l’on y retrouve la caractéristique tête de lion, rivée sur le devant du plastron comme dans bon nombre d’effigies à cette époque. Rigaud possédait d’ailleurs lui-même quelques éléments de cuirasse qui lui permirent de recréer dans le calme de son atelier, les effets subtils de la lumière sur la matière. Une véritable féérie de bleus et de gris, simplement ponctués de touches délicates de blanc pour les côtes et de jaune pour les rivets. Tout n’est que prétexte à l’étude des jeux d’ombre. Le visage, par contre, est traité avec une grande finesse dans le velouté des chairs et n’est pas sans rappeler celui des œuvres de Rubens (« Autoportrait au cercle de Mantoue », Münich, Alte Pinakoteck). On retrouve pareille posture, toute de sensualité, dans le minois de la sœur de l’artiste (Paris, musée du Louvre) peint en 1695 et qui fut aimablement décrit par l’historien Louis Hourticq telle « une brune grassouillette, sa figure ronde casquée d’un beau chignon de cheveux noirs (…), nous lorgne de côté, la prunelle brillante et mobile, la lèvre prête à rire, la chair prête à fleurir en fossettes »3. Et que dire du propre autoportrait de Rigaud dit « au manteau rouge » (Karlsruhe, gemäldegalerie) qui partage avec le présent portrait de militaire, le même esprit de conversation déjà loué par Dezallier d’Argenville4 ?

Par ses dimensions tout à fait similaires aux productions des années 1690, ce jeune militaire est caractéristique de la période sensible de Hyacinthe Rigaud. L’absence de décorum, l’utilisation d’une belle touche de bleue dans le manteau, l’aspect presque esquissé du fond où l’on voit encore le travail des brosses, tout concours à inscrire ce portrait dans la liste des chefs d’œuvre de l’artiste même si, nous l’avions très tôt remarqué, il n’est pas possible de mettre pour le moment un nom sur ce visage en l’absence d’un élément probant d’iconographie comparative.

James-Sarazin, qui omet de citer notre rédaction de la notice du catalogue de la vente Christie's, suit pour ce portrait une datation haute proposée par Dominique Brême. Elle justifie principalement l'année 1680 par le format réduit du tableau et surtout, le cadrage serré de la composition, caractéristiques des débuts de l'artiste. Selon nous, cette idée ne suffit pas à dater l'œuvre dont le fini des carnations accuse une maîtrise à laquelle Rigaud ne parviendra que dix ans plus tard. La réussite du rendu de l'armure, plaide également à notre sens vers une datation bien plus tardive. De plus, Hyacinthe Rigaud utilisera très longtemps de tels cadrages, dautant qu'on ne sait ici, si le tableau n'a pas été réduit à une époque ultérieure.

 

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1 Stéphan Perreau, http://hyacinthe-rigaud.over-blog.com/article-un-rigaud-inedit-a-la-van-dyck-chez-christie-s-londres-123099328.html, 25 mars 2014.

2 Karel van Mander dans son Den Grondt der Edel vrij Schilder-const (cité dans Carl Depauw & Ger luijten, Antoine van Dyck et l’estampe, 1999, p. 99).

3 Louis Hourticq, « Promenade au Louvre : Hyacinthe Rigaud en famille », in Revue de l’Art ancien et moderne, 1913, T. 2, pp. 103-111. Stéphan Perreau, Hyacinthe Rigaud le peintre des rois, Montpellier, 2004, fig. 10, p. 27 ; Stéphan Perreau, Hyacinthe Rigaud catalogue complet de l’œuvre, Sète, 2013, cat. P.334, p. 118 et pl. XIV).

4 « Rigaud sçavoit donner à ses portraits une si parfaite ressemblance, que du plus loin qu’on les apperçevoit, on entroit, pour ainsi dire, en conversation avec les personnes qu’ils représentoient » (Dezallier d’Argenville, abrégé de la vie des plus fameux peintres, Paris, de Bure, 1745).

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Autoportrait de Hyacinthe Rigaud. Coll. musée d’art Hyacinthe Rigaud / Ville de Perpignan © Pascale Marchesan / Service photo ville de Perpignan